Suite et fin des secrets d’un bon web documentaire selon Joël Ronez (pôle web Arte), captés à l’occasion du Festival des 4 écrans (le début ICI).
#5 adapter les moyens de production
Pour qu’une entreprise web documentaire, qui ajoute aux coûts de production d’un documentaire audiovisuel ceux spécifiques (et non négligeables) au web, ne devienne pas un gouffre financier (enfin pour maîtriser des dépenses qu’à ce jour les recettes ne couvrent pas), il est essentiel d’être inventif à toutes les étapes de la production et de savoir faire avec de (relatifs) petits moyens.
Pour le coup l’exemple n’est pas directement issu des productions web documentaires d’Arte puisqu’il s’agit d’Arte Live Web, mais les chiffres sont quand même éloquents : 170 directs, 450 programmes accessibles en ligne pour un budget annuel de 380 K€.
Quelques pistes de réduction des coûts? Des dispositifs « légers » avec des équipiers multi-tâches (sur un web documentaire des réalisateurs orchestres assurant prise de vue – vidéo & photo – éventuellement accompagné d’un ingé son, mais pas forcément), des partenariats et encore des partenariats (fondés sur l’échange de services et les intérêts mutuels bien compris). Et dans le cas très spécifique d’Arte Live Web un travail de collaboration avec l’antenne (pour mutualisation des moyens lors de la captation) et des accords avec artistes, tourneurs et festivals pour la gratuité des droits de diffusion. Autre voie très fréquentée de cette économie low-cost de la production (information glanée dans un autre atelier animé par Narrative et France 5 autour de leur série documentaire Portraits d’un Nouveau Monde) le recyclage ou plus exactement l’art de produire multi-format à partir d’une même matière brute. Dans le cas de Portraits d’un Nouveau Monde, ce sont les travaux déjà publiés et/ou édités de photographes qui se sont attachés à un sujet dans le temps (sans que cela soit le mode unique de réalisation). Mais ce travail d’adaptation (aussi intelligent soit-il) présente le gros inconvénient d’être une écriture a posteriori, l’approche devenant d’autant plus pertinente qu’elle est envisagée en amont… où l’on arrive gentillement à la 5ème clé du sieur Ronez.
#5 penser des formats adaptés à une diffusion tous azimuts

The Tribe, le site
Où l’on revient à la question des destinations diverses d’une même matière. Il s’agit ici d’élargir l’audience potentielle en proposant une forme adaptée à des usages et modes de réception divers. Sans négliger bien sûr d’adapter réellement la forme au canal de diffusion (un documentaire diffusé sur le web ne prendra pas forcément la même forme dans le cas d’une diffusion TV ou même pour une édition DVD ou encore un visionnage en VOD) et d’anticiper cette pluri-diffusion dès la production (non le web n’est pas un dépotoir à rushes non exploités).
Autre bénéfice induit possible de cette approche le Give them a reason to Buy de la fameuse équation CwF + GtB = $$$ (Connect with Fans + Give them a Reason to Buy = $$$). Un web documentaire peut très bien ainsi être visible gratuitement en ligne et produire des revenus sous une autre forme. Un exemple fréquemment cité par Brian Newman, Tiffany Shlain et The Tribe, la réalisatrice ayant eu l’intelligence d’éditer un DVD accompagné de matériel pédagogique destiné à exposer le contexte dans lequel s’inscrit son film, a vu son film faire un très honnête carrière dans le milieu scolaire (entre autres). D’autres pistes sont exposées dans un précédent billet (Mais oui, il y a bien un futur pour la création indépendante : la libre circulation!), je ne m’attarde pas (y compris sur l’autocitation).
#7 des interfaces innovantes

Guantanamo comme si vous y étiez
Et il n’est pas question ici de se distinguer par des artifices clinquants mais de ne pas hésiter tant qu’on y est à consacrer du temps à réfléchir les modalités d’interaction et leur fluidité, en lien avec le dispositif narratif, bien sûr. Innover donc, pour donner du sens et enrichir « l’expérience utilisateur ». On entre dans un domaine que je connais bien, pour le pratiquer, et ou se mêlent des considérations aussi variées que le rapport forme / fond, l’utilité, l’agrément esthétique (si, si) et le sensoriel… Très délicat à traiter d’autant que se croisent dans le web documentaire, trois types d’impératifs : la cohérence de la narration (vs. la liberté de co-produire le récit), la prise en compte des standards d’interface de fait du web et des usages, les contraintes matérielles et techniques…
Globalement aujourd’hui, j’aurais envie de dire que rien de bien neuf sous le soleil. Sévère, facile et pas forcément justifié : des trouvailles (timeline de 4 semaines au Louvre – qui de fait s’impose compte tenu du dispositif, par exemple , mélange réalité virtuelle / documentaire de Gone Gitmo…), des réussites graphiques et visuelles qui le plus souvent jouent la carte de l’épure pour ne pas saturer (au risque d’asseoir définitivement ma réputation de fayotte : les productions Upian, Thanatorama, 4 semaines au Louvre, mais aussi Camera War ou dans le genre web journalisme History of Fabulous Las Vegas du Las Vegas Sun…) et certainement le meilleur qui reste à venir.
#8 parle avec eux

4 semaines... sur Facebook
Les visiteurs / spectateurs / co-producteurs… Le public, quoi. Ce public qui sur internet n’est pas obligé d’attendre la fin du film pour la ramener. Ce public qui adore la ramener… Son expérience, son opinion. Et qui ne se gêne pas pour le faire, pour le pire et le meilleur, sur les réseaux sociaux, les blogs, les forums. Tous lieux où le dialogue peut s’engager entre une oeuvre, son créateur et son public. Et où il gagne à s’engager. Ne serait-ce que pour constituer une audience pour le documentaire avant même sa diffusion (la bonne vieille technique du teasing mise à l’heure du temps réel) et pour la mobiliser (autre bonne vieille technique : le bouche à oreille, mis à l’heure lui des communications virales) pendant et après la diffusion. Pour revenir à mon équation favorite : le CwF (Connect with Fans ou Entrer en relation avec son public). Critique le CwF et pas que sur le web, c’est bien à ça que servent les onéreuses campagnes de marketing / communication des mastodontes de l’industrie culturelle (qui ne sont pas les derniers à lorgner du côté du web, vous savez : ultimateblockbuster-lefilm.com)… A ne pas négliger sur le web, sans forcément mobiliser des moyens colossaux, mais en travaillant les réseaux largement en amont et en les alimentant le moment venu, pour espérer une réponse du public et sa participation à la disémination. Parce qu’il ne suffit pas d’ouvrir les coms pour que les coms affluent (ce blog, comme d’autres en atteste), encore faut-il qu’il y ait de la part de ceux qui sont de l’autre côté de l’écran un investissement dans l’objet qui aille au delà de la consommation. Et ça, ça se travaille (car loin d’être donné).
#9 money, money, money
Il est illusoire, malgré l’abaissement des coûts de diffusion / distribution et la démocratisation des outils de production numériques, de penser que l’on peut produire du documentaire web de qualité sans y mettre les moyens. Il s’agit d’une économie low cost certes mais qui ne néglige pas de mobiliser des budgets tout à fait comparables (voire assez logiquement supérieurs) à ceux de la production documentaire classique.
Quelques chiffres sur les budgets de production : Gaza / Sderot = 216 K€, 20 Show = 500 K € (une web série plus un film), 27 et moi = 150 K€, Portraits d’un nouveau monde = 450 K€ (série de 24 web films).
Or aujourd’hui le modèle de revenus est incertain pour le web documentaire, ce qui revient à donner un avantage aux acteurs disposant de moyens importants.
Je pondérerai ce point en signalant que des productions tout à fait dignes d’intérêt sont de tous temps réalisées avec les moyens du bord (pour ne citer qu’un exemple récent et français Brèves de Trottoir). Le problème étant pour les franc tireurs d’accepter une possible rétribution (très largement hypothétique) a posteriori.
Signalons également que quelque soit le modèle de production, les subventions entrent pour beaucoup dans l’économie du web documentaire (CNC en particulier mais aussi SACM).
Vous voilà donc parés pour vous lancer dans l’aventure web documentaire… Où l’on revient au premier point (voir #1) : encore faut-il une histoire qui tienne et qui intègre les ingrédients propres au web à son traitement. Et là toutes les clés ne vous ouvriront malheureusement pas les portes du paradis…
Voir, lire, explorer



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